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En Birmanie, les autres groupes ethniques n'ont pas fait l'objet d'expulsions de masse, comme celles qui menacent à présent d'éradiquer le peuplement Rohingya de l'État Rakhine. (Source : Tricycle)
Deux journalistes de l’agence Reuters viennent d’être condamnés à sept ans de prison par un tribunal birman. Ils étaient accusés de divulgation de secrets officiels, concernant la question ultra-sensible des exactions de l’armée (Tatmadaw) à l’encontre de la population rohingya. Cela montre, à l’évidence, que les institutions de ce pays sont loin d’être animées des idéaux de liberté, de transparence et de démocratie qu’on souhaiterait. Des idéaux défendus opiniâtrement par Aung San Suu Kyi – du moins tant qu’elle s’opposait à la junte militaire au pouvoir jusqu’en 2015. Mais, avec l’absence de tout retour significatif sur leur terre natale des quelque 700 000 Rohingyas contraints à l’exil depuis 2012, cela indique aussi que la stratégie de dénonciation rageuse des manquements de la jeune démocratie birmane et de son chef n’a produit aucun résultat. Elle pourrait même se révéler parfaitement contre-productive.
Certes, un récent rapport au Conseil des Droits de l’homme de l’ONU publié en août dernier cible les responsabilités premières de l’armée et de son chef, le général Min Aung Hlaing. Mais celui-ci, mis en place par la dictature militaire en 2011, peu connu à l’étranger, n’a pas grand-chose à craindre, au-delà de la suppression de son compte annoncée par Facebook. En réalité, c’est à Aung San Suu Kyi que médias, hommes politiques et universitaires s’en prennent de par le monde, dans la hâte de détricoter la splendide effigie qu’eux-mêmes avaient mise sur un piédestal, il y a quelques années seulement. On lui reproche ses reculades vis-à-vis de l’armée et des nationalistes extrémistes ; on la blâme de se taire et de laisser faire les exactions – ce qui n’est d’ailleurs pas entièrement conforme à la réalité ; sans comprendre que l’effritement de sa position internationale, ajouté aux dénonciations sans nuance du pouvoir qu’elle représente, ne peuvent que l’affaiblir, elle et l’ensemble du courant libéral-démocratique birman. En face, les militaires et les bouddhistes extrémistes feront leur miel de la mobilisation d’un nationalisme outragé, prompt à se considérer en butte au complot des mondes occidental et islamique coalisés.
Que cherche-t-on réellement dans cette frénésie à retirer ses prix à la Lady nobelisée ? Que cherche-t-on lorsqu’on crie au « génocide » des Rohingyas (accusation malheureusement reprise par le rapport mentionné, pourtant assez scrupuleux dans son exposé des faits) ? S’agit-il réellement de défendre ces derniers, dénués de tout moyen d’imposer leur réinstallation dans l’État Rakhine (ou Arakan) à la puissante Tatmadaw, qui plus est massivement soutenue par les populations bouddhistes locales, plus majoritaires et mobilisées que jamais ? Ne s’agit-il pas plutôt pour les Occidentaux de se donner bonne conscience après tant de massacres et de génocides trop tardivement dénoncés, et d’indiquer au monde musulman qu’on est prêt à faire d’une branche de l’Oumma islamique une grande cause internationale, dans l’espoir de couper l’herbe sous le pied de l’islamisme radical ?

Mobilisation inopportune

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Espérance évidemment vaine. Les manifestations de la « journée de la colère » (calquée sur les mobilisations palestiniennes) récemment organisées dans des camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh, avec leurs femmes recouvertes de niqabs noirs (tenue inconnue dans cette partie du monde jusqu’à ces dernières années) montrent à quel point les Rohingyas en exil sont travaillés par des organisations islamistes, extrêmement actives dans l’ex-Pakistan oriental. Comme en Syrie lors des débuts de la guerre civile, les jihadistes savent tirer des dénonciations internationales contre le régime qu’ils combattent une légitimité inattendue, sans pour autant en éprouver la moindre reconnaissance envers l’Occident, accusé par principe de tous les malheurs frappant des musulmans. Bref, les vertueux dénonciateurs occidentaux paraissent disposés à se battre jusqu’au dernier Rohingya et au dernier démocrate birman, pour la plus grande gloire des extrémistes, ici bouddhistes, là musulmans. Ils n’ont même pas à redouter d’avoir à subir un afflux intempestif de réfugiés : ceux-ci sont pris en charge par les pays islamiques de la région – Bangladesh, Malaisie ou Indonésie.
Apparaît donc singulièrement inopportune la présente mobilisation contre un gouvernement birman pour la première fois depuis 55 ans dirigé par des civils. Ces derniers cependant sont contraints de faire avec une armée aux traditions autoritaires, massacreuses et prévaricatrices, disposant toujours de leviers de commande essentiels dans l’État. Ils doivent aussi composer avec une nationalité dominante Bamar volontiers hégémonique, méprisante vis-à-vis des 134 minorités ethniques reconnues, voire raciste. Cette mobilisation est-elle au moins scrupuleuse et équilibrée dans ses blâmes ?
Bien entendu, il serait scandaleux de remettre en cause des faits largement documentés, qu’on peut considérer comme établis : de nombreux villages rohingyas incendiés, des milliers de meurtres de personnes sans défense, des viols de masse, et une caution publiquement donnée à ces atrocités par de hautes autorités, à commencer par le général Min Aung Hlaing déjà mentionné. Mais est-il pour autant justifié de parler de génocide ? Cette notion implique non seulement le ciblage et la victimisation d’une population, mais surtout l’entreprise délibérée de sa destruction. Or, de ce point de vue, l’éviction de masse est contre-productive. Si l’on ose cette comparaison, les Nazis tentèrent d’abord, de 1933 à 1939, d’expulser les Juifs d’Allemagne. Mais quand ils passèrent au génocide, en 1941, ils cherchèrent au contraire à concentrer au maximum, pour mieux assassiner. Aux termes mêmes du droit international, on peut évoquer une épuration ethnique des Rohingyas, assortie de massacres limités (sans doute moins de 1% d’entre eux). Cela peut être constitutif de crime contre l’humanité si l’intentionnalité est démontrée (mais intention de qui ?), pas de génocide.

Guerre de tous contre tous

Par ailleurs, si l’on veut faire ressortir la singularité du cas rohingya, il importe de considérer the whole picture : la triste accumulation de tensions et de violences ethniques dans cette partie du monde. Le rapport des experts de l’ONU le souligne : le comportement de la Tatmadaw n’a guère différé, des Rohingyas à d’autres populations révoltées, telles que les Kachin, les Palaung ou les Chinois de Kokang – pour s’en tenir à des conflits en cours. Bien plus, des exactions de nature semblable sont à mettre au passif des groupes armés rebelles, dont seule la relative faiblesse a limité la nocivité – y compris dans le cas de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui anéantit plusieurs villages hindous ou bouddhistes, et fournit le prétexte aux massives représailles de 2017. La Birmanie est depuis l’indépendance de 1948 le théâtre d’une manière de guerre hobbesienne de « tous contre tous », rarement très sanglante, mais pérennisée par l’incapacité de l’État à se conduire en arbitre et en réconciliateur. Se concentrer sur les infortunes des seuls Rohingyas ne peut que susciter un sentiment d’injustice et de rancoeur de la part des groupes si nombreux eux-mêmes victimes de l’armée, ou d’autres groupes ethniques.
Reste que les autres groupes ethniques n’ont pas fait l’objet de semblables expulsions de masse, telles qu’elles menacent à présent d’éradiquer le peuplement rohingya de l’État Rakhine. C’est là la vraie spécificité du drame qui nous occupe. Cependant, il convient de prendre en compte la complexité du dossier : on relève dans l’Arakan historique (aujourd’hui partagé entre Birmanie et Bangladesh) un peuplement musulman ancien. Mais celui-ci a été très renforcé depuis quelques générations par des migrations issues du Bengale. Or ces Bengalis d’origine et de langue, reconnus comme tels par tous au Bangladesh, se sont souvent montrés plus dynamiques et entreprenants que les Rakhines autochtones, bouddhistes, de culture très différente. Une commune marginalisation spatiale et économique est née de l’intempestive frontière écartelant l’Arakan et du repli durable sur eux-mêmes des divers États de la région après l’indépendance. Résultat : une paupérisation générale, assortie de tensions ethniques pour le contrôle des rares ressources.
La politisation des musulmans du Rakhine a fait le reste. Demande de rattachement au Pakistan lors du départ des Britanniques, pénétration précoce du panislamisme, et revendication récente, de plus en plus forte, du statut de groupe ethnique « Rohingya » – un terme absent à l’époque coloniale… Autant de revendications qui, dans le contexte birman, appellent la concession d’une dose d’auto-administration ainsi que d’un territoire propre – toutes choses vues comme des menaces existentielles par les voisins rakhines.
La présente tragédie tient largement à cet entremêlement de groupes ethniques de plus en plus antagoniques, mobilisés autour de revendications inconciliables, et que seule rapproche leur commune pauvreté. L’armée, qui aurait dû séparer et isoler les groupes militants, a au contraire encouragé, encadré les extrémistes rakhines, et a surenchéri de son propre chef. Enfin, le problème est d’autant plus délicat que sa dimension internationale est de plus en plus apparente : exactions périodiques au Bangladesh d’extrémistes musulmans à l’encontre de la minorité bouddhiste locale (voisine de la Birmanie), et rejet de plus en plus accentué des vagues de migrants bengalis musulmans par les populations hindoues et chrétiennes du nord-est de l’Inde. New Delhi, sur leur pression, a depuis longtemps construit un mur de barbelés encerclant le Bangladesh. Aujourd’hui, on envisage de leur concéder la dénationalisation de trois millions de Bengalis installés en Inde, et logiquement d’en expulser la plus grande part – ce qui ramènerait le drame des Rohingyas à un simple prélude.
Comprendre, ce n’est pas forcément excuser. C’est surtout le moyen de ne pas envenimer les choses, sous prétexte d’indignation et de compassion. Et de situer les déchirures là où elles se trouvent, pour aller autant que faire se peut vers un apaisement durable.
A propos de l'auteur
Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Chercheur à l'Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA/CNRS), et initialement spécialiste de Singapour, il étudie les contacts commerciaux, culturels et coloniaux entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Il se consacre également à l’analyse des violences de masse en Asie orientale au XXe siècle, aux effets de la mondialisation dans cette partie du monde, ainsi qu’à l’émergence de Singapour, de Taiwan et de la Corée du Sud. Dernier ouvrage publié (avec Claude Markovits): Les Indes et l'Europe: Histoires connectées, XVe-XXIe siècle (Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2015).